jeudi, octobre 19, 2006

"Notre véritable patrie est notre peau."


"Un homme mort est un homme mort. Il n'est qu'un homme mort. Il est plus, peut-être aussi moins, qu'un chat ou qu'un chien mort. [...]. Au milieu de la route, là, devant moi, gisait l'homme écrasé par les chenilles d'un blindé. Quelques Juifs arrivèrent et se mirent à décoller de la poussière ce profil d'homme mort. Ils soulevèrent tout doucement avec la pointe de leur bêche les bords de ce dessin, comme on soulève les bords d'un tapis. C'était un tapis de peau humaine, et la trame était une mince armature osseuse, une véritable toile d'araignée faite d'os écrasés. On eût dit un vêtement amidonné, une peau d'homme amidonnée. La scène était atroce, légère, délicate, lointaine. Les Juifs parlaient entre eux, et leurs voix me parvenaient douces et éteintes. Quand le tapis de peau humaine fut complètement détaché de la poussière, un de ces Juifs y piqua la pointe de sa bêche, du côté de la tête, et se mit en route avec ce drapeau.

Le porte drapeau était un jeune Juif aux cheveux longs retombant sur ses épaules, au visage pâle et maigre, où les yeux brillaient avec une fixité douloureuse. Il marchait la tête haute, portant comme un drapeau, à la pointe de sa bêche, cette peau humaine qui pendait et se balançait dans le vent comme un véritable étendard.

Et je dis à Lino Pellegrini qui était assis près de moi:
"Voilà le drapeau de l'Europe, voilà notre drapeau. [...]. Qu'est ce qui est écrit, sur ce drapeau?
- Il y est écrit qu'un homme mort est un homme mort.
-Non, dis-je, lis bien: il y est écrit qu'un homme mort n'est pas un homme mort.
- Non, dit Pellegrini, un homme mort n'est qu'un homme mort? Que veux tu que ce soit, un homme mort?
- Si tu savais ce que c'est qu'un homme mort, tu ne dormirais plus.
- Maintenant je vois, dit Pellegrini, ce qui est écrit sur ce drapeau. Il y est écrit: il faut que les morts ensevelissent les morts.
- Non, il y est écrit que ce drapeau est celui de notre véritable patrie. Un drapeau de peau humaine. Notre véritable patrie est notre peau."

Un aperçu de La Peau (La Pelle, en VO, pour les lecteurs de Turin et environs), de Malaparte, excellent bouquin qui narre la présence des Américains en Italie, et surtout à Naples, à la fin de la seconde guerre mondiale, avec son cortège de contradictions.

C'est la suite de Kaputt, qui décrivait plutôt la présence des Allemands, et c'est beau de bout en bout. Ca fait rire (un peu amer, le rire, en général), pleurer (à chaudes larmes), ça choque, il y a des scènes d'une horreur rare, sublimée par un humour mélancolique et déséspéré.

Allez, je le classe au Top 5 des mes lectures des 2 dernières années (pendant lesquelles j'ai peu lu, ce qui relativise mon jugement, je vous l'accorde).

Prochaine fiche de lecture: Ecrits politiques, d'Habermas. Pour mes insomnies...

1 commentaire:

Rom' a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.